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Genre et handicap: la discrimination multiple

Femme + handicap = 2 handicaps ?

 

Cette phrase vous interpelle ? Vous questionne ?

Avez-vous déjà réfléchi au fait qu’une femme pouvait être l’objet de plusieurs formes de discrimination ?

Le 8 mars dernier à l’INALCO, dans le cadre d’une journée dédiée aux droits des femmes, Starting-Block a soumis cette question aux personnes participant au porteur de parole.

Les réactions ont été diverses : certain.e.s ont été choqué.e.s par cette association d’idée, d’autres ont estimé.e.s qu’être femme et de surcroît handicapée, pouvait sans nul doute constituer un double handicap et être ainsi deux fois plus discriminée.

Une autre personne encore nous a remercié.e.s, très émue, car enfin quelqu’un interrogeait cette notion de double handicap.

Mais qu’en est-il vraiment ? Les femmes handicapées sont-elles sujettes à une double discrimination ? D’ailleurs, qu’entend-t-on par discrimination multiple ?

Aujourd’hui les femmes en situation de handicap représentent près de 19.2% de la population mondiale[1].

Ces femmes, parce qu’elles appartiennent à deux groupes faisant l’objet de discrimination(s), sont considérées comme étant victimes de discrimination multiple ou sectorielle.

Le terme de discrimination multiple a été élaboré par Kimberlé Crenshew dans le cadre de ses recherches sur les discriminations vécues par les femmes noires et qui, selon elle, sont victimes de discriminations qui se complètent et se renforcent mutuellement. Elle a également mis en évidence le fait que la prise en compte, sur le plan juridique comme au sein des politiques publiques, des discriminations séparément ne permet pas de résoudre les situations qui en découlent. L’ONU a reconnu l’existence de la discrimination multiple en 1993.

Les discriminations multiples comprennent les discriminations successives qui se suivent dans le temps mais qui n’interviennent pas en même temps ou dans les mêmes situations, et la discrimination cumulative s’appuie sur plusieurs motifs discriminatoires qui interviennent en même temps et s'ajoutent les uns aux autres. A ces deux types de discrimination s’ajoute la discrimination intersectorielle. Les motifs de discrimination de cette dernière interagissent de telle manière qu’ils produisent une nouvelle forme de discrimination[2].

A partir de la moitié des années 90[3], les instances internationales et européennes ont commencé à reconnaître officiellement que les femmes en situation de handicap subissaient une discrimination systémique et intersectorielle et qu’il était nécessaire de prendre en compte les spécificités de cette population dans les politiques publiques et les projets d’aide au développement.

Le Parlement européen a adopté le 11 décembre 2013 une résolution spécifique relative aux femmes handicapées. Celle-ci insiste sur la nécessité de définir des stratégies en matière de handicap qui intègrent la dimension de genre.

Pour appliquer cette décision, il est nécessaire de pouvoir identifier les discriminations auxquelles les femmes en situation de handicap font face. Cette tâche est compliquée par la rareté des données qui combinent les critères de genre et du handicap pour étudier les discriminations.

Scolarisation et enseignement supérieur

On constate, parmi les personnes en situation de handicap, un niveau de qualification plus faible que celui du reste de la population[4]. Différents facteurs peuvent expliquer cette situation.

Dans de nombreux pays du monde la faible accessibilité physique mais également la vision que porte la société sur le handicap, qui empêcherait toute insertion sociale et professionnelle, a pour conséquence une très faible scolarisation des enfants en situation de handicap.

Dans les pays européens, où des efforts importants ont été entrepris pour favoriser la scolarisation des enfants handicapé.e.s, on constate néanmoins que les étudiant.e.s en situation de handicap inscrit.e.s dans l’enseignement supérieur n’étaient que de 18 199 en 2013-2014[5], et que 46%[6] des personnes reconnues handicapées sont sans diplôme ou possèdent uniquement le diplôme national du brevet (DNB, ancien BEPC), contre 28 % de la population totale. Aux difficultés d’accessibilité physique des établissements s’ajoute un manque d’accompagnement des étudiants dans l’aménagement de leur scolarité et des processus d’autocensure voire d’orientation non choisie.

Par ailleurs, on constate également que le niveau d’études et les choix de filières des étudiants sont fortement influencés par le genre. En effet, les femmes sont sous-représentées dans les filières scientifiques et les « grandes écoles ». Près de 84 % des étudiant.e.s accueilli.e.s dans les écoles paramédicales et sociales sont des femmes alors qu'elles ne sont que 27,2 % en formation d'ingénieur.e[7]. Et si les femmes sont majoritaires en licence et master à l’université, elles sont minoritaires en doctorat. Encore une fois, ces disparités peuvent s’expliquer par la persistance de stéréotypes genrés qui influencent les processus d’orientation.

Si l’on peut en déduire que les femmes en situation de handicap voient se cumuler ces différentes discriminations dans la scolarité, l’accès aux études et aux diplômes, on constate qu’elles sont plus nombreuses que leurs homologues masculins à avoir le baccalauréat ou un diplôme supérieur à ce dernier (28% contre 22%[8]). En revanche, les femmes en situation de handicap sont surreprésentées dans les filières des sciences sociales ainsi que dans les filières médicales et du soin à la personne.

Malgré le fait que les femmes porteuses d’un handicap sont plus diplômées que les hommes dans la même situation, elles sont moins nombreuses qu’eux à exercer un emploi.

Accès à l’emploi

En Europe le taux d'emploi des femmes handicapées est de 2% contre 36% pour les hommes, et il est de 55% pour les femmes valides[9].

On constate encore une cumulation et un renforcement des stéréotypes concernant les femmes en situation de handicap. En effet, la fragilité ou la vulnérabilité qui est traditionnellement attribuée aux femmes est renforcée chez les femmes en situation de handicap car ce handicap est lui aussi souvent vu comme un signe de faiblesse. Parce que les hommes sont généralement considérés comme plus résilients et plus volontaires, les gens se disent qu’un homme en situation de handicap surmontera plus facilement ce dernier.

Par ailleurs, alors que les femmes sont plus nombreuses au sein de la population se déclarant en situation de handicap, elles sont minoritaires dans la population reconnue comme handicapée. Ce qui signifie que les hommes ont plus tendance que les femmes à engager des démarches permettant une reconnaissance de leur handicap et donc l’accès à des dispositifs d’aide et d’accompagnement vers et dans l’emploi. Cette reconnaissance rend également plus « socialement acceptable » l’inactivité des personnes en situation de handicap. Les femmes en situation de handicap sont plus stigmatisées que les hommes pour leur inactivité car leur handicap est moins souvent reconnu, d’autant plus que la majorité des personnes affectées par des handicaps invisibles sont des femmes.

Dans le domaine de l’emploi, d’autres critères de discriminations peuvent s’ajouter à ceux du genre et du handicap, accentuant ainsi l’éloignement des femmes handicapées du monde du travail. En effet, on constate que les personnes âgées de plus de 50 ans représentent près de 44% des demandeurs d’emploi en situation de handicap[10].

La situation familiale, qui est un frein à l’emploi et à la progression salariale pour l’ensemble des femmes, complique le maintien en emploi des femmes en situation de handicap. Il est en effet particulièrement difficile pour elles de concilier une vie professionnelle avec une vie familiale et des soins ou traitements médicaux éventuels sans qu’aucune aide spécifique, humaine ou financière, n’existe pour les parents en situation de handicap.

Il existe, pour favoriser l’emploi des personnes handicapées, des établissements spécifiques que sont les ESAT (Etablissement et Service d’Aide par le Travail), qui n’accueillent que des personnes en situation de handicap, et les EA (Entreprises Adaptées), qui doivent employer au minimum 80% de personnes en situation de handicap. Mais les femmes sont sous-représentées au sein de ces structures. En effet, celles-ci ont majoritairement des activités techniques ou industrielles vers lesquelles les femmes sont très peu orientées. En 2013, les EA accueillaient 63 % d’hommes et 37 % de femmes en situation de handicap[11].

Insertion et reconnaissance économique et sociale

L’éloignement important des femmes en situation de handicap du monde du travail a pour conséquence une faible reconnaissance économique et sociale et une grande vulnérabilité.

Dans une société où le travail est un vecteur fort d’insertion sociale, les femmes en situation de handicap se voient considérées comme « inutiles » au fonctionnement de la société et dépendantes de l’aide de celle-ci. Parfois en situation d’isolement, en raison d’un manque d’accessibilité dans l’espace public, ces personnes se voient exclues des interactions sociales favorisées par l’insertion dans le monde professionnel.

Ces femmes, plus souvent dépendantes d’aides financières spécifiques, sont également plus nombreuses à connaître des difficultés financières.

Ces deux éléments impliquent une forte dépendance des femmes en situation de handicap à leur entourage.

Cette dépendance, entre autres facteurs, contribue à rendre ces femmes plus vulnérables et exposées à la violence. En effet, les femmes en situation de handicap sont deux fois plus menacées par les violences domestiques[12]. « Le risque de violence sexuelle pour les femmes est d’autant plus élevé que leur handicap implique généralement une grande proximité et dépendance avec un ou plusieurs adultes de leur entourage et parce que des stéréotypes sociaux et culturels font que les femmes et les filles n’ont pas le droit de gérer leur propre vie sexuelle et santé reproductive » explique Muriel Mac-Seing, qui traite des questions de VIH/sida, de protection de l’enfance et contre les violences liées au genre chez Handicap International.

 

Si les instances politiques reconnaissent de plus en plus la dimension intersectorielle des discriminations vécues par les femmes en situation de handicap, elle est néanmoins encore très peu prise en compte dans les études statistiques, les politiques publiques ainsi que dans le traitement juridique des cas de discrimination. Or, s’il est important de poursuivre les efforts visant à lutter contre les discriminations fondées sur le handicap et celles fondées sur le genre, certaines problématiques ne pourront être traitées de manière efficace que par une approche systémique et intersectorielle.

Sources :

·         L’emploi des femmes en situation de handicap, Rapport, novembre 2016, Analyse exploratoire sur les discriminations multiples

·         Handicap International, « Femmes et handicap : l’injustice d’une double discrimination », https://www.handicapinternational.be/fr/actualites/femmes-et-handicap-l%e2%80%99injustice-d%e2%80%99une-double-discrimination

·         Martine Lozano, « La double discrimination de la femme handicapée », L’Humanité.fr, https://www.humanite.fr/node/1204

·         « Les femmes handicapées perçoivent-elles une double discrimination liée au genre et au handicap ? », Etude de l’Association Socialiste de la Personne Handicapée – 2015

 

[1] Handicap International, « Femmes et handicap : l’injustice d’une double discrimination », https://www.handicapinternational.be/fr/actualites/femmes-et-handicap-l%e2%80%99injustice-d%e2%80%99une-double-discrimination

[2] « Les femmes handicapées perçoivent-elles une double discrimination liée au genre et au handicap ? »

Etude de l’Association Socialiste de la Personne Handicapée – 2015

[3] La conférence de Beijing (pékin) reconnaît l'importance d'impliquer les femmes handicapées dans les projets de développement et d'éradication de la pauvreté et en 1997 le forum européen des personnes handicapées adopte le manifeste de la femme handicapée et spécifie que la violence y est plus fréquente en raison de sa vulnérabilité.

[4] L’emploi des femmes en situation de handicap, Rapport, novembre 2016, analyse exploratoire sur les discriminations multiples.

[5] Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Recensement des étudiants en situation de handicap, Année universitaire 2013-2014 et évolutions, 2015.

[6] L’emploi des femmes en situation de handicap, Rapport, novembre 2016, Analyse exploratoire sur les discriminations multiples.

[7] Ministère de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Filles et garçons sur le chemin de l'égalité de l'école à l'enseignement supérieur, 2016.

[8] DARES, Emploi et chômage des personnes handicapées, Synthèse. Stat n° 17, 2015.

[9] INSEE, enquête Emploi 2013, traitement Dares

[10] L’emploi des femmes en situation de handicap, Rapport, novembre 2016, Analyse exploratoire sur les discriminations multiples

[11] Observatoire des entreprises adaptées, chiffres clés 2013, contribution de l’UNEA.

[12] Violence against Women Report, 2012, United Nations Women