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Marge et différence : s'interroger sur nos propres marges pour penser le groupe

La marge, c'est l'espace, l'écart, laissé volontairement pour nous rendre les choses plus faciles. C’est la marge que l’on laisse sur le cahier à gauche de son écriture pour pouvoir y apporter des annotations, c’est la marge de temps ou la marge de budget qui permettra à un projet de faire la place aux imprévus sans risquer la noyade.

En marge, c’est aussi la formule utilisée pour désigner les personnes qui ne sont pas « intégrées » à un groupe social, d’une petite échelle ou d’une plus grande, nationale par exemple, et qui ne se soumettent pas à ses normes. Marge parfois subie, donc, marge parfois choisie.

Est-on en marge des autres parce que différent.e.s ou différent.e.s parce qu’en marge ?

Dans ma propre expérience personnelle de mise en marge, il y a le harcèlement, vécu au collège comme de nombreuses autres personnes. Une période où quiconque se greffait à moi pouvait lui.elle-même finir en marge. J’étais brillante mais très franche et parfois maladroite, je manquais parfois de finesse pour m’exprimer avec tact. Des années durant, après cette expérience courte mais marquante de harcèlement scolaire, je me suis réfugiée dans certaines passions que je vivais intensément. Je suis passée par beaucoup de styles vestimentaires, j’aimais faire différemment. Avec du recul, je me demande si je ne créais pas la différence pour justifier de futures mises en marge, pour pouvoir me rassurer et me dire "tu n’es pas rejetée parce que tu es trop moche, trop inintéressante, trop impopulaire ou que sais-je encore", c’est toi qui choisis d’être en marge parce que tu es différente. En réalité, je me faisais différente. Cette marge devenait alors un refuge, elle était justifiable et maîtrisable, plus de souffrance.

S'interroger chacun.e en tant qu'animateur.ice sur sa propre expérience de marge, c'est objectiver et être conscient.e de la réalité de ses marges. C'est aussi pouvoir l'intéger à nos pratiques d'ECS.

Derrière chaque différence il y a pour moi la peur de l’isolement. Les expériences en psychologie sociale (notamment l’expérience d’Asch1) montre bien que dans des situations impliquant plusieurs personnes, les réponses à des questions simples ou des questions d’opinion tendent à se dépolariser. Autrement dit, si vous estimez que le poids d’une plume est de 1/10, en présence d’une autre personne, sans même communiquer avec elle, vous aurez davantage tendance à l’évaluer 3/10. Si vous pensez que tel problème est absolument scandaleux, il déchaînera moins vos passions en présence d’un.e inconnu.e. L’individu a naturellement tendance à se soumettre à la majorité pour ne pas se séparer d'elle.

Sachant cela à la fois de nos expériences, lectures, apports sociologiques et de psychologie sociale, comment penser la marge dans un groupe quand nous animons ? Comment inclure la marge ou faire avec la marge dans nos pratiques éducatives ?

Il semble, avec prudence, que sortir des logiques prescriptives et normatives soit une piste. Que cela soit sur ce qui est visible : apparence, façon de parler d'une personne ; ou de l'ordre sensible : ce que nous ressentons. C'est l’accueil du groupe et de chacun.e qui peut peut nous permettre d’accueillir les marges et différences.

La non-violence et les comportements inclusifs nous semblent nécessaires dans notre posture d'animateur.ice. C'est autant prendre soin du cadre de parole du groupe et en être garant.e que prendre en compte le rythme du groupe et ses règles implicites.

Et vous qu'est ce qui vous semble pertinent dans la prise en compte des marges dans un groupe ?

En tant qu'animateur. ice nous sommes aussi amené.e.s a animer auprès de publics dits "en marge", avec parfois des objectifs de sortir de cette marge. Et là, surgit toute la question de la fragilité de cette dernière : inclure, transformer, infléchir ses marges. Si oui jusqu'où ? Comment ? Où est la place du consentement de la personne ? Est-ce une marge choisie ou subie ? Et c'est dans ce fin interstice "marge choisie ou subie" qu'intervient la délicatesse de l'éducation populaire : s'émanciper et créer ses marges.

Si l'article croise témoignage et questionnements c'est parce que cette question traverse les enjeux de l'éducation à la citoyenneté et à la Solidarité. Et vous et les marges ?

 

NOTES :

1 - http://www.slate.fr/story/153113/asch-ou-la-fabrication-de-la-conformite

La photo a été prise par les autrices de l'article.