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Togo : Le mouvement social, espace d’éducation populaire

Et si l’éducation populaire était finalement le plus grand succès des mobilisations citoyennes qui ont émaillé la vie sociale au Togo ces derniers mois. L’espace public n’a jamais été autant propice aux discussions citoyennes sur la gouvernance économique et l’alternance au pouvoir. Au moment où surgit un débat sur le succès ou l’échec stratégique de ce mouvement social, il apparait important de souligner son impact réel sur l’évolution du niveau de conscientisation et d’engagement des citoyens togolais dans tout le pays comme dans la diaspora togolaise dans divers pays.

Les réseaux sociaux : Espace de conscientisation et de confrontation sociale

L’éducation populaire se nourrit de l’information transmise au public via les canaux de communication. Les réseaux sociaux ont incontestablement constitué un plus en ce sens. Leur apport dans les mouvements de contestation populaire au 21ème siècle n’est plus a prouver. Ils apparaissent à la fois comme un espace public ouvert pour la prise de conscience des masses sur les injustices et pour la mobilisation à la confrontation sociale.  Les facilités qu’ils offrent en matière de production de l’information, de diffusion de masse et d’interaction ont somme toute contribué à l’ampleur pris par le mouvement social au Togo.

Il faut souligner la révolution numérique apportée par l’usage des enregistrements audios sur les applications comme Whatsapp, etc. Cela a sans nul doute bouleversé l’univers de l’information de masse des citoyens togolais en offrant la possibilité d’enregistrer des messages en langue locale. Ces messages sont par la suite transmis au plus loin dans les villages, dans les couches sociales analphabètes du pays leur donnant des informations sur les problèmes de gouvernance dans le pays et l’objectif du mouvement social. L’espace des réseaux sociaux étant démocratique, tous les partis politiques, y ont investi leur force de communication grâce aux messages produits par leurs experts en communication. Certes la manipulation et les ‘’Fake news’’ n’étaient jamais loin mais du moins l’information était produite et accessible à tous.

La palme revient cependant aux citoyens togolais et à la diaspora dans la création, la gestion des différents groupes et espaces dédiés aux discussions sur les réseaux sociaux. Les débats houleux sur les plateformes ont donné lieu à une créativité citoyenne sans ambages en termes de recherche d’information et d’argumentation contre l’autre courant. L’argumentation demandant des preuves, nombreux sont les citoyens à recourir à la production journalistique togolaise ou étrangère sur la situation du pays pour la diffuser à leur tour. Toutes informations écrites ou audio-visuelles publiées par les médias togolais ou étrangers sur le mouvement social au Togo étaient enregistrées par les citoyens et diffusées en un rien de temps sur les réseaux. Il en était de même des informations que produisait l’administration publique pour interdire ou faire le point des manifestations.

Même si des incivilités sont à regretter dans certaines des productions audios, vidéos ou écrites sur les réseaux sociaux, on peut dire sans conteste que le mouvement social a permis un vrai processus d’“empowerment’’ de la population togolaise. Il a, en effet, contribué à leur acquisition de compétences dans l’accès, la recherche, le traitement et la diffusion des informations reçues. Aussi contradictoires qu’elles puissent être, les différentes informations relayées ont permis aux citoyens d’adopter une posture critique par rapport à ce qu’ils recevront et entendront dorénavant sur la vie publique.

La mobilisation : Espace d’engagement citoyen

Des marches au boycott du processus électoral, en passant par les affrontements avec les forces de sécurité, les opérations villes mortes, les Togolais ont fait l’expérience de différentes actions de désobéissance civile. Au-delà des avis critiques sur la nécessité de ces actions et sur leur efficacité, on ne peut nier qu’elles ont été des canaux d’expression de l’engagement citoyen du peuple togolais. Il est de coutume lors de nos discussions avec les autorités politiques togolaises sur l’état de la citoyenneté dans le pays de les voir se plaindre de la non participation citoyenne des populations aux actions que mènent l’Etat pour le développement des localités. La mobilisation des citoyens, du Nord au Sud du pays, à chaque étape du mouvement social, vient donc contredire leur constat et fait apparaitre le facteur confiance comme un élément clé de la non participation des citoyens aux actions de développement planifiés par l’autorité politique.

Le boycott des élections législatives du 20 décembre l’a largement prouvé, les Togolais n’ont plus confiance dans la gouvernance de leur pays. Ne pas entendre ce message ferait énormément de tort à la vie démocratique et à la cohésion sociale. Il ne peut certes avoir de développement sans une réelle participation des citoyens aux plans et actions définis par leurs gouvernants. Comme le dit la formule « Ce que tu fais pour moi, sans moi est contre moi. ».  L’absence de décentralisation, les reports successifs des élections locales, le manque de transparence dans la gestion publique, l’impunité dont profitent ceux que le Président de la République a désigné sous le terme de minorité pilleuse, ont instauré une crise de confiance entre la population et les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires. L’immixtion de l’armée et des forces de sécurité dans la confrontation sociale n’a pas non plus laissé la population indifférente. Les tirs à balles réelles contre des manifestations pacifiques faisant des morts dont des enfants, la violation des domiciles pour réprimer les mobilisations citoyennes amenant les populations à fuir leurs maisons pour se cacher dans des forêts, ont accentué le manque de confiance dans l’autorité comme garant de la protection des citoyens. Enfin le processus électoral unilatéral mené par le pouvoir en place est venu ternir plus que jamais cette confiance dans la gouvernance du pays.

Au cours d’une de nos animations récentes sur la citoyenneté dans les rues de Lomé, une dame nous a interpelé par ces questions: « Comment un Gouvernement qui laisse s’enregistrer trente mille (30 000) enfants sur des listes électorales pour des élections peut parler de citoyenneté ? N’est ce pas apprendre à ces enfants à mentir dès leur bas-âge ? Où est la moralité dans cette histoire ? Et c’est ces gouvernants qui truquent les élections qui veulent nous apprendre à être des citoyens responsables ? » Bien qu’étant resté sans réponses à cette interpellation, je ne puis m’empêcher de comprendre cette colère qui animent tant de Togolais face à des autorités politiques qui ne semblent plus les représenter. Cela ne peut les amener qu’à rêver à l’alternance au pouvoir comme solution.

La remise en question : Outil de systématisation des expériences

L’alternance comme seul projet de société proposée par les partis d’opposition togolais n’est pas dénuée de critiques mais elle a toutefois permis l’émergence d’une des plus larges mobilisations citoyennes depuis les mouvements de lutte pour les indépendances dans les années 50. Comme dans tout cycle de mouvement social, il vient le moment de remise en question qui offre un cadre propice au débat sur les limites des stratégies adoptées. La remise en question permet de systématiser les expériences acquises lors du mouvement social. Les leçons qui en découlent serviront potentiellement aux luttes ultérieures.

Le boycotte des élections législatives est le premier point de remise en question qui s’est dégagé des discussions citoyennes sur le bilan des mobilisations. Ce débat offre surement l’occasion de faire réfléchir les citoyens togolais sur les limites de la démocratie représentative adoptée par la constitution du 14 octobre 1992.  La réforme de cette constitution étant au centre des exigences du mouvement social actuel, elle ne peut faire l’économie de questionner le mode de prise de décision et d’élection basé sur la représentation pour une évolution vers une réelle démocratie participative en lien avec des référendums d’initiative citoyenne.

La place que les religieux ont pris ces derniers mois, en demandant la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et un report des élections, est un des éléments qui émerge également des discussions citoyennes. Elle doit être mise en exergue en vue d’une systématisation pour l’avenir. La contribution sociale du religieux est-elle juste dans le recueillement spirituel sans tenir compte des problèmes sociaux des fidèles ? Une question plus que millénaire qui ne serait trouver de réponses en regardant le seul contexte togolais. Cependant la conscience populaire restera marquée par cette action à l’unisson des congrégations religieuses chrétiennes et musulmanes. Des religieux qui s’unissent pour exprimer leur citoyenneté et leur souci de paix et de prospérité pour leur pays est un fait positif à saluer dans un monde où les conflits religieux germent de toute part.

Enfin un des derniers éléments de remise en question à souligner est l’absence constatée d’une réelle solidarité régionale et internationale aux luttes pour l’alternance pacifique de pouvoir au Togo. La frustration du peuple togolais a été grande de voir les dirigeants de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), de la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), de l’Union Africaine (UA), les représentants des chancelleries européennes, américaines et des organisations onusiennes légitimer un processus électoral boycotté par les citoyens. Cette réaction de soutien au pouvoir en place au nom de la stabilité régionale en Afrique de l’ouest contre la volonté de démocratie du peuple togolais fait comprendre à quel point la démocratie est devenue plus une rhétorique dans les discours qu’un réel enjeu de développement.  Paradoxalement, cela a semblé surprendre les partis d’opposition togolais qui pourtant bataillent depuis plus d’un quart de siècle contre ce régime en oubliant que sa force majeure réside dans sa connexion aux réseaux transnationaux néo-colonialistes qui exploitent les ressources africaines.

 La carte panafricaniste a également failli quand on voit les réactions timides des peuples ouest-africains et de leurs dirigeants politiques en soutien à la lutte au Togo. Ce petit pays d’Afrique de l’ouest reste le seul pays à n’avoir jamais connu d’alternance au pouvoir dans cette région et rien ne laisse paraitre un changement de cap à l’horizon. L’absence de solidarité panafricaniste et internationale avec le mouvement social togolais mène à une réelle réflexion sur la trop grande place donnée à la médiation internationale à chaque fois pour régler les problèmes au Togo. Cette dernière expérience vécue représente un apprentissage majeur pour confirmer à la population togolaise que seule la lutte libère.

> Article de Samir ABI, Visions solidaires