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Témoigner sur sa sexualité : "En plein jour"

Image d'une femme témoignant dans le documentaire "En plein jour"

 

Lysa Heurtier Manzanares est réalisatrice. En 2015, elle commence la réalisation d’un documentaire sur la sexualité, intitulé “En plein jour”, où elle filme les témoignages de personnes sur leur vie sexuelle, à visage découvert. Nous la rencontrons dans le cadre d’un événement sur l’empowerment des femmes en 2018 co-organisé par Starting-Block, et nous gardons contact. Depuis, le projet a beaucoup évolué, il n’est pas encore complètement terminé et espère à terme sortir en salles de cinéma. Nous avons eu la chance de pouvoir visionner la dernière version du montage du film. Rencontre.

 

Pourquoi ce titre “En plein jour” ?

Lysa : le titre est venu de la question de rendre la parole publique et à l'extérieur. La sphère intime a encore une image qui est assez confinée, ce qui est normal, ça va avec une intériorité personnelle. L'idée de ce film, c'était de voir ce que les gens pouvaient dire publiquement sur leur vie amoureuse et sexuelle, ce qu’ils ou elles se sentaient capables de dire plus que ce qui se passait vraiment.

 

Qu'est ce qui a motivé ce projet de documentaire ?

J'ai fait un master en cinéma de recherche et j'avais fait une année d'études sur la représentation de la sexualité féminine dans le cinéma de Catherine Breillat et Jean-Claude Brisseau. Je voulais travailler sur des choses physiques, le corps des femmes, la sexualité… En faisant ce mémoire, j'ai découvert aussi les théories du genre, le féminisme, qui étaient des choses que je ne connaissais pas du tout.

Un jour, je suis tombée sur le documentaire D'amore si vive de Silvano Agosti, un réalisateur italien qui fait ce film sur la sexualité dans les années 80 à Parme. Il y a la question du mariage, de la virginité… C'est un dispositif frontal face caméra, il y a une parole qui est très loin de la sociologie, je trouve, parce qu'elle n'est pas organisée par thématique. Je trouve qu’on entendait vraiment de façon différente ce qu'on pouvait dire sur la sexualité. Ça a été le déclenchement de mon film : je me suis dit "qu'est ce qu'on dirait en France aujourd'hui ? De quoi pourrait-on parler ?”.

Je commence à faire les premiers entretiens de terrain en 2015, je teste des amis d'amis, du bouche à oreille. Entre temps, il y a #MeToo et je vois une évolution dans la parole assez dingue. À ce moment là, ce qui se passe dans ma vie personnelle y fait écho aussi. D'un coup, il y a un autre enjeu qui se passe avec le film, quelque chose de plus nécessaire qui arrive, que je vois chez les personnes que je rencontre et que je retrouve en moi. Je ne suis plus juste une cinéaste, j’ai l'impression d'être aussi en quête de réponses. 

 

Tu dis qu'il y a une évolution de la parole après #MeeToo, est-ce que tu dirais qu'il y a aussi un afflux plus important de personnes qui souhaitent témoigner dans ce documentaire ?

Je pense que c'est compliqué de le voir parce plus le temps passe, plus le bouche à oreille de mon annonce pour le film se fait et plus les gens viennent à moi. Par contre, je peux vraiment voir une grosse différence entre les deux étés de tournage (2018 et 2019, ndlr). La deuxième fois, il y a une vague de femmes qui témoignent d'agressions sexuelles et de viols. C'est impressionnant, et on se dit avec le monteur qu’on aurait suffisamment d’images pour faire un film que là-dessus !

J'ai l'impression que même si tous les entretiens ne parlent pas que de ça, il y a quand même un espèce de fond qui raconte la difficulté des femmes face à la sexualité, des abus ou des agressions qu'elles peuvent vivre. Il y a toujours la question "de quoi il faut que je m'émancipe pour pouvoir vivre ma sexualité ?". Quand Elisa parle de ses douleurs, qu’elle a du mal à vivre la pénétration, qu’elle dit qu'un de ses partenaires la quitte parce qu'il ne peut plus avoir de pénétration avec elle et qu'elle se retrouve seule… Le fait, en plus, qu’elle ne lui en veuille pas, qu’elle dise le comprendre et qu'elle a besoin de chercher dans la psychanalyse ou d’aller voir des sexologues... J'entends aussi une culpabilisation : il faut qu’elle réponde à la demande de cet homme mais aussi à la demande de ces normes liées à la sexualité.

Je veux vraiment faire ressentir cette difficulté à s'émanciper, surtout dans des rapports hétérosexuels. C'est une forme de violence même si elle n'est pas physique.

 

Il y a des hommes qui sont aussi victimes de ces injonctions et qui vivent mal le coït comme forme complète du rapport sexuel. Dans le documentaire, il y a un homme qui vit très mal l'injonction de l’érection, même s’il adore pénétrer sa partenaire, et qui trouve aussi son pied dans les pratiques qui n'impliquent pas une pénétration vaginale.

Le problème, en soi, ce n'est pas la pénétration, le problème, c'est cette pression qui est mise autour. Quand il dit qu’il a besoin de contrôler parce qu’il est obligé de bander, qu’il doit porter cette responsabilité et donc d’être en contrôle… Ça le met dans une position rigide et ultra-directive. Et après on trouve un autre visage : malgré l'angoisse de la bandaison, de ce que ça lui demande de contraintes, quand il dit "j'aime être à l’intérieur, rester des heures” il y a un vrai désir, un peu primaire, qui va au-delà de l’injonction, qui va au-delà de ces normes.

 

Quel était le rôle que tu souhaitais avoir dans ces entretiens ?

Quand je voyais des gens la première fois (sans être filmés, ndlr), je posais beaucoup de questions sur plein de choses, j’avais besoin de comprendre un peu qui ils étaient, où je pouvais aller et comment ils réagissaient. Dans les entretiens c'était très différent, je suis la personne qui écoute. Je leur disais "mes questions on s'en fout”, ce sont des appuis, je n'attendais pas vraiment une réponse. Ma seule et unique question, c’est : “parle moi de ce que tu peux me parler de ta sexualité, de ta vie amoureuse”.

A chaque fois que j'étais face à quelqu'un, il fallait vite que je trouve comment il fallait que je sois, comment m’adapter. La première demi-heure, je me demandais sur quel terrain j’étais : est-ce c'est du sable, de la boue… ? Pour savoir comment avancer. Lors d’un entretien, j’ai senti la personne complètement bloquée, en résistance, et je me suis dit qu’il fallait que je lui pose plein de questions pour qu'elle se sente un peu accompagnée. À un moment, elle m’a dit avoir l’impression que je l’oppressais alors que j’avais le sentiment de l’aider. On a dû trouver un autre système pour communiquer et à partir de là, elle a pu dérouler le fil  de son histoire pendant 45 minutes, 1 heure, sans que j’intervienne.

On avait une caméra assez imposante, une preneuse de son avec une perche, il avait aussi un micro en plus sur pied… Je ne voulais pas que les gens oublient qu'ils parlent dans un film, en plus de me parler à moi. C’était ça aussi l’enjeu.

 

Le documentaire aborde beaucoup de sujets très différents : de l'inexpérience relationnelle au vaginisme en passant par la dépendance affective, l’influence de la psyché sur le corps, la planification des relations sexuelles et les rapports de pouvoir liées aux positions sexuelles… Sur les 2-3 heures d’entretien par personne, comment avez-vous décidé des passages que vous souhaitiez garder au montage ?

Avec le monteur, on regardait toujours les images tous les deux ensemble, sans s’interrompre. Après on prenait un petit temps chacun en essayant de se rappeler des deux ou trois moments les plus forts pour nous. C'était assez étonnant parce qu'on en avait toujours un en commun, voire deux, alors que nous ne nous connaissons pas, qu’on était très différents et que c’était un homme. Du coup je me suis dit que c'était la bonne méthode.

Ce que je cherchais, c'était à la fois un endroit d'émotion et aussi un endroit de recouvrement. Je pense qu'il y a des instants de rencontre, quand deux personnes en face à face, arrivent à se transmettre quelque chose. J'avais des hommes qui étaient homosexuels, que j'ai filmés, et je m’étais dit qu’il fallait en mettre un au montage parce qu’il n’y en avait aucun. Mais dans les entretiens, on trouvait pas [cet instant d’émotion, de rencontre] donc on ne les a pas mis.

 

J'imagine que tu as reçu les témoignages de personnes qui ne souhaitaient pas être filmées, qu'est ce qui motivait leur refus ? 

Pas mal de gens me contactaient par mail ou téléphone, après quand on se rencontrait, il y avait un espèce d'écrémage. Les gens ne répondaient pas, me disait non, n'avaient pas le temps. Après on se rencontrait et quand je leur disais "on va filmer à telle date" il y avait un dernier écrémage qui se faisait. Ils arrêtaient de répondre ou ils me disaient qu'ils ne voulaient pas être filmés, mais sans trop me donner [de raisons]. 

Je pense que ça a été aussi un chemin de prise de conscience : qu'est ce que je suis en train de faire ? J'ai envie de parler, mais qu'est ce que ça va faire à ma vie ? Pourquoi je le fais ? Est ce que ça va avoir des conséquences ? Il y avait quand même une angoisse du jugement, du regard de l'autre, et je pense que c'est pour ça que les gens préféraient ne pas le faire. J'ai jamais trop insisté là-dessus parce que je pense que c'est un risque qu'il fallait qu'ils prennent en toute conscience.

Comme on parlait de sexualité, il y avait aussi toute cette notion de consentement et d'espace pour donner le consentement. J'ai beaucoup fait attention à ça, il fallait que je laisse assez de temps et de confiance pour que les gens changent d'avis et je le leur disais constamment : "vous allez changer d'avis plusieurs fois, vous allez flipper et c'est normal, il faut le vivre et vous vous en foutez de ce que je pense de vous, de ma déception”.

La seule personne qui m’a écrit en identifiant la raison de son refus était une femme franco-marocaine qui, je pense, avait très envie de témoigner. Elle m'avait raconté plein de choses quand on s'était vues. Elle a beaucoup hésité, on a fait pas mal de va-et-vient, il y avait des moments où elle ne répondait plus pendant deux mois puis après elle refaisait surface, et à la fin, elle m'a dit “par rapport à ma famille et mon travail, ce n'est pas possible”. En fait, elle est lesbienne, personne ne le sait, elle prenait trop de risques. Elle était aussi dans une grosse boîte, on lui proposait un haut poste et elle ne voulait pas le mettre en péril. Même s’il y avait un laps de temps entre le moment du tournage et la sortie du film, ça ne la rassurait pas.

J'ai l'impression que parmi les freins, il y a le travail, la famille, les conjoints et conjointes. Je voulais des gens en couple depuis plusieurs années pour ne pas juste parler de parcours individuels ou d'amour un peu disparate, mais c’était hyper dur. Il y en a quelques-uns qui sont arrivés jusque devant la caméra mais les paroles étaient assez verrouillées. Je pense aussi à un homme qui était en couple avec un autre homme. Il parlait d’eux, de ce que lui vivait et que l’autre ne savait pas forcément. Le couple a été un frein je pense à pas mal de gens pour témoigner. On n’en a pas gardé beaucoup au montage.

 

Est-ce qu'il y a des gens qui ne sont pas venus le jour du tournage ?

Sur les premiers repérages il y a longtemps, on n'était pas encore en dispositif de tournage mais on avait une caméra, il y a une femme qui m'a appelée en me disant "j'ai la gueule de bois, je ne peux pas venir”. Si tu te bourres la gueule la veille, quand t'as un rendez-vous le lendemain matin à 10 heures pour [parler de sexualité], je pense que ça raconte des choses… Il y a une autre femme aussi qui m’avait dit le matin même "je peux pas”.

À part elles, tout le monde est venu au tournage. Je me disais à chaque fois que les gens pouvaient peut-être ne pas venir, et c'était bien se dire que ce n'était pas un acquis. C’est même intéressant dans le dispositif du film qu'ils ne viennent pas : cette peur de se dévoiler, ça raconte quelque chose d’hyper fort.

 

Parmi ceux qui ont accepté d'être filmés, quelles étaient leurs motivations ? Est ce qu'il y a eu des raisons communes à tous ? Ou est ce qu'ils avaient chacun des raisons différentes ?

Quand on m’a donné des raisons, c’était souvent des raisons de conviction : ”je pense que c'est important de parler de sexualité aujourd'hui et qu'on n'en parle pas assez". Mais je pense que ce n'est pas la vraie raison. Je pense qu'on est beaucoup à penser que la sexualité est taboue et qu'il faut changer ça, mais ça ne veut pas dire qu'on est tous prêt à parler devant une caméra. Est ce que c'est un besoin de dire des choses qui sont dites à personne ? Est ce que c'est un besoin de reconnaissance ? Je ne sais pas ce que les gens venaient chercher en [témoignant]… Ce n'est pas trop une question que je creusais, j'avais l'impression que ça devait rester à eux et que ce n’était pas à moi d'aller le chercher et de le dévoiler.

 

Est ce qu’il y a des personnes qui se sont rétractées une fois qu’elles ont vu le montage final ?

Non, c'est encore en cours mais jusqu'ici toutes les personnes qui se sont vues ne se sont pas rétractées. 

 

Est-ce que vous avez constaté des différences entre les hommes et les femmes lors des entretiens ?

Il y a plus de femmes que d’hommes qui sont venues à nous, et il y a pas mal d'hommes que l'on n'a pas gardés [au montage]. Leur parole est plus compliquée, retenue… mais est-ce que c'est juste parce que ce sont des hommes ou est-ce que c'est parce que ce sont des hommes face à des femmes ? (l’équipe de tournage était composée de trois femmes, ndlr). Je me dis aussi que je suis une femme, avec ma sensibilité, et il y a peut-être des choses qui me touchent moins et que je n’ai pas montées pour ça.

Quand je parle de ce moment de recouvrement, je pense qu'il a moins eu lieu avec les hommes parce qu'on ne parle pas depuis la même place, et que c'est plus compliqué de se rencontrer. Il aura peut-être fallu faire deux ou trois rencontres dont une filmée pour que ça donne autre chose. Avec les femmes, il y avait toujours un moment où j'avais l'impression qu'on parlait la même langue même si c'était des expériences que je n'avais pas eues.

 

L'émotion est là aussi quand on vit des choses de façon très intense, qu'on a parfois aussi une vraie souffrance par rapport à ce qu'on vit. Est ce que les expériences des hommes que vous avez rencontrées étaient vécues moins négativement de manière générale ?

Non. Tu viens parler des choses parce qu'il y a un point d'accroche ou des grosses problématiques, je pense que c’est commun à presque toutes les personnes que j'ai rencontrées. 

 

Il y a des femmes blanches dont une ouvertement lesbienne/bi, deux hommes blancs, une femme noire, une femme trans, une femme asiatique, ce qui fait un total de sept femmes, deux hommes. Mais il n'y a pas de vraies variations d’âge…

Oui, ça m'a bien ennuyée. La plus jeune, c'est Cordula, elle 20 ans quand je la filme. La personne la plus âgée, c'est Cécile ou Judith, qui ont plus de 40 ans. J’ai choisi de ne pas filmer de mineurs et il y a des gens plus vieux que j'ai filmés mais qui sont pas dans le film. La personne la plus âgée avait la soixantaine, elle était non-binaire et finalement on ne l’a pas gardée au montage. La plupart des gens avaient entre 24-35 ans. Je pense que c'est quand même les âges auxquels on se pose pas mal de questions, et c'est aussi beaucoup de gens célibataires. Après, tu es souvent en couple avec des enfants donc c’est compliqué de parler de [sexualité] devant une caméra… Et ensuite, ça revenait un peu : j’ai eu des personnes de 50-60 ans qui étaient dans d'autres dynamiques, dans d'autres vies, mais il y en a eu très peu.

J'ai fait une présentation publique du projet au centre LGBT de Paris, c'était une soirée non-mixte entre femmes et il y avait tous les âges. J’ai discuté avec pas mal de femmes de 40-50 ans qui ont beaucoup participé au débat. Elles disaient "c'est super mais moi je peux pas, je pourrai jamais faire ça”. Je pense qu'il y a un âge où tu te poses des questions et où t'as la liberté de faire ça, c’est aussi une histoire de génération.

Est-ce que c'est aussi en raison de mon âge ? J'ai 31 ans, peut-être que c'est plus facile de parler à quelqu'un de son âge. Et c'était plus facile pour moi aussi ; quand j'étais avec des gens de 50-60 ans, c'était moins évident.

Si j’avais fait une troisième session, je pense que j'aurais eu plus de diversité d’âge. Mais ça demande un tel boulot de terrain, c'est fou… La première session il n’y avait que des Blancs… Mais je voulais avoir des gens racisés pour qu'il y ait une autre parole, parce que je suis persuadée que le fait d'être racisé change ton rapport à la société, le regard que les gens portent sur toi… donc ta sexualité. J’ai mis huit mois avant de pouvoir rencontrer Cécile, qui est noire.

 

La dernière personne qui témoigne dans le film est d'origine asiatique. Elle vient d’une culture où la sexualité est taboue et, malgré tout, elle raconte ses pratiques sexuelles avec beaucoup d’enthousiasme et une grande liberté de parole. Ça va à l'encontre des représentations classiques qu'on peut avoir des femmes asiatiques.

Au centre LGBT, je rencontre une femme qui a co-fondé "Collectif Sésame F”, un collectif de femmes chinoises lesbiennes. Elle me dit que les femmes veulent parler et qu’elle va m’en trouver. J’en rencontre une première, qui n’est pas en France depuis très longtemps. Elle me parle de viols à répétition, c'est ultra dur et aussi impressionnant, parce qu'elle relie ça à la question du sadomasochisme. Elle dit qu'elle s'en sort en déconnectant le rapport amoureux et le rapport sexuel, et qu’elle prend son plaisir dans la douleur et l'humiliation.

Elle décide finalement de ne pas être filmée parce qu’elle ressent trop de pression. On me fait ensuite rencontrer Siyu, qui me dit être la seule femme hétérosexuelle du collectif. La sexualité en Chine est tellement tabou que [ces associations LGBT] sont aussi des endroits où parler de sexualité.

 

C'est hyper pertinent de l'avoir mis à la fin, c'est positif.

On ne parle pas souvent de la sexualité de façon positive. On peut se dire que les gens aiment parler parce qu'ils n'ont que des expériences négatives à raconter. Du coup, ça fausse un peu la représentation qu'on pourrait avoir de comment les gens le vivent.

 

Qu'est-ce que tu attends de ce documentaire ? 

Ce que j'attends le plus avec impatience, c'est les débats à la fin des séances, que la parole qui circule dans le film sorte de l’écran. J’aimerais que le film ne soit pas juste vu comme un truc intéressant, j’ai l'impression qu’il y a parfois des choses qui nous touchent mais qu'on regarde un peu de l'extérieur, qu'on garde un peu pour nous. Là, j'aimerais que ça soit assez fort pour que ça entraîne un mouvement.

 

Est ce qu'il y a des combats à mener à propos de la sexualité aujourd'hui ?

Avec le temps les choses bougent vers plus de tolérance, plus d'information, plus de communication, plus de transmission, je suis assez positive. Mais quand je rencontre des femmes de 20 ans qui se posent les mêmes questions que moi quand j'avais 20 ans, alors qu'il s'est passé 10 ans… Ça me fait peur, je me demande si on va toutes passer par là, alors qu'il y a des choses qui changent !

Traiter les femmes différemment, c’est la première chose à faire. La sexualité n'avancera pas si les droits des femmes n'avancent pas, mais pas au niveau juridique, parce que tout est presque là. C’est dans les mœurs, dans ce qui se passe au quotidien, dans les familles, dans les couples, dans le travail… Il faut que ça bouge en priorité, et la sexualité ira mieux, sera plus joyeuse, ludique et avec moins de violence. 

Mais il faut aussi que la transmission se fasse, parce qu'il y a des choses qui ne passent pas de génération en génération, et ça me pose problème de voir des jeunes femmes qui sont passées par les mêmes choses que moi. Je me dis que c'est plus possible : si nous on les a vécues, c'est pour que les autres générations ne le vivent pas, donc il faut qu'on parle, il faut qu'on raconte, il faut qu'on sensibilise à fond, auprès des collégiens, des lycéens… mais aussi dans la parentalité.

J'ai l'impression que ça peut changer tellement de choses de pouvoir en parler plus simplement, sans révéler tout de son intimité. On se parle bien de nos problèmes pour trouver du travail, de placements immobiliers… Je trouve que ça va aussi avec la possibilité de parler de ses désirs, mais avant de pouvoir les exprimer, il faut les connaître et ce n'est pas évident.

J’ai assisté à un groupe parole sur les violences sexuelles et l’une des sexologues disait "le désir, c'est aussi se lever le matin et se demander si je veux un café, un thé, un jus d'orange ou rien”. Je ne veux pas parler au nom de toutes les femmes, mais pour moi dire ce que je veux vraiment, c'est compliqué. Pour arriver à ça, il y a de telles couches de peur, d’obligations, de contraintes, d’éducation, la peur d'être seule, la peur de décevoir, d'être rejetée... Pour arriver à transpercer toutes les couches et aller là où on le souhaite, il faut qu'on nous apprenne à avoir un marteau-piqueur qui les transperce ou qu'on décide toutes de les enlever ensemble.

 

Il y a beaucoup de gens qui ne relie pas spécifiquement le genre et la sexualité…

Tout le monde ne se pose pas ces questions mais il faut qu'elles soient posées, même si à la fin, un homme constate que ce qu'on attend d'un homme lui va très bien et qui s'épanouit là-dedans, ou une femme. L'hétéronormativité n’est pas seulement quelque chose qui doit être combattu parce que l’on est homosexuel ou trans, je pense que c'est un truc que tout le monde devrait combattre et remettre en question ce qui oppresse, de manière différente, autant les hommes que les femmes. 

Aujourd’hui, il y a de plus en plus de discours sur la masculinité toxique, c’est très compliqué de passer à côté. Sur les couvertures de magazine, à la télé et dans les médias généralistes tu verras : "féminité : où nous en sommes ?", "masculinité : qu'est-ce qu'un homme ?". J'ai l'impression que ça y est, le “coming-out” de la sexualité et de la question du genre dans la société a été fait. L'enjeu est la question du positionnement de l'individu par rapport à ça : qu'est ce que tu fais de cette nouvelle vague de questions qui s'offre à toi ? Tu te réfugies dans ce que tu connais parce que t'as trop peur, tu t'y confrontes, tu plonges dedans, t'es en hyper agressivité parce que ce qui t’est renvoyé est trop violent… ? Ça va être des mouvements de repli ou d’avancée mais l’excuse de l'ignorance, du je-ne-suis-pas-au-courant ne marche plus selon moi.

 

Est-ce que tu pense que l'État et la société civile doivent jouer un rôle sur les combats liés à la sexualité dont on parle ?

La question de l’éducation se pose, quand je parlais de la transmission. Il y a eu la circulaire de 2013 sur le fait qu'il doit y avoir des cours d'éducation à la sexualité dans les établissements. C'est super de l'avoir faite mais je ne cesse de lire qu'elle n'est pas respectée.

J'ai l'impression qu'il y a des mots qui sont posés dans des textes et il faut que ça redescende au niveau des humains et du quotidien, que ça doit s'imprégner et ne pas être juste des choses que l'on doit appliquer. Les femmes qui ne sont pas payées autant que les hommes, ça fait combien d'années que c'est un acquis juridique et qui n’est pas appliqué ? L'État s'en lave les mains parce que les textes sont là, mais il y a des partis politiques qui se font redresser parce qu'ils ne respectent pas les quotas. Il y a des questions à se poser et c'est plutôt les associations qui prennent le relais.

Sur les violences faites aux femmes, on n'en parle pas, ce n’est que le tissu associatif qui s'en charge. Ce serait bien que ça pèse un peu moins sur des associations, des bénévoles qui sont aussi, j'ai l’impression, des gens qui soutiennent des causes par lesquelles ils sont passés. Ça pose plein de questions. C'est difficile de remettre le nez dans des choses que tu as vécu pour aider d'autres gens, même si tu es très apte parce que tu sais ce que c'est. J'ai une amie qui est éducatrice spécialisée, qui a bossé longtemps dans une association qui accueillait des femmes battues, elle-même avait vécu cette expérience et c'est pour ça qu'elle était là, mais c'est quand même super douloureux.

À un moment, la société civile ne doit pas être mobilisée uniquement parce qu’elle est concernée, parce qu’elle l'a vécu. Ça devrait toucher un peu plus largement. Ça ne peut pas être que les gens qui déjà portent leurs souffrances qui s'occupent d'autres gens.

 

Est-ce que tu as un mot de la fin ?

Je commence le film en me disant "est-ce que quelqu'un va parler ?", en cours de chemin, je trouve des gens qui parlent, et je finis le film en me disant que c'est vraiment important de parler.

 

Merci beaucoup Lysa. Pour toutes celles et ceux qui sont intéressé.e.s par ce documentaire, nous vous tiendrons informé.e.s de sa sortie. Par ailleurs, n'hésitez pas à faire un tour sur le site de Quartett Production, qui produit le film. Si vous avez soif de connaissances et de découvertes, nh'ésitez pas aussi à faire un tour sur Tënk, une plateforme de films documentaires super intéressants dont Lysa est programmatrice !